Pendant des siècles, la philosophie et la science ont marché ensemble, confondues sous un même nom : la recherche de la sagesse et de la vérité. Puis, progressivement, la science s'est détachée du tronc philosophique pour devenir une activité autonome, avec ses propres méthodes et ses propres exigences. Cette autonomisation a transformé la nature des rapports entre les deux disciplines : la philosophie a-t-elle encore un rôle à jouer face à une science triomphante ? Et la technique, fille de la science, libère-t-elle réellement l'homme ou l'asservit-elle davantage ? C'est à ces questions que ce chapitre est consacré.
Chez les penseurs grecs, la philosophie (philosophia, « amour de la sagesse ») n'est pas une discipline parmi d'autres : elle est la totalité du savoir. Thalès, considéré comme le premier philosophe, s'intéresse aussi bien à l'origine de l'univers qu'aux mouvements des astres ou aux propriétés de la matière. Aristote, dans son œuvre, traite indifféremment de logique, de physique, de biologie, de politique, d'éthique et de métaphysique : tout relève pour lui de la « philosophie première » ou des « philosophies secondes ». Il n'existe alors aucune distinction institutionnelle entre le philosophe et le savant : le même homme observe la nature, réfléchit sur les nombres et s'interroge sur le sens de l'existence.
Dans l'Antiquité, la philosophie désigne l'ensemble des connaissances rationnelles que l'homme peut acquérir sur le monde, sur lui-même et sur les valeurs : elle est la « mère de toutes les sciences ».
À partir du XVIIe siècle, ce vaste ensemble commence à se fragmenter. Avec Galilée, Kepler puis Newton, la physique se constitue en discipline indépendante, fondée sur l'observation, l'expérimentation et le calcul mathématique, et non plus seulement sur la spéculation rationnelle. Cette révolution scientifique inaugure un long mouvement d'autonomisation : les mathématiques, puis la chimie, la biologie, et plus tard la sociologie et la psychologie, se détachent progressivement de la philosophie générale pour former des sciences particulières, dotées de méthodes et d'objets propres. La philosophie perd alors le monopole de la connaissance du réel, mais conserve un rôle de réflexion sur les fondements, les limites et le sens de ces savoirs nouveaux.
La science est un ensemble de connaissances vérifiables, organisées de façon systématique, portant sur un objet déterminé et reposant sur l'observation, l'expérimentation ou la démonstration rigoureuse.
On distingue traditionnellement plusieurs types de sciences selon leur objet et leur méthode :
| Type de science | Objet | Exemples |
|---|---|---|
| Sciences exactes (formelles) | Relations abstraites, logiques | Mathématiques, logique |
| Sciences de la nature | Phénomènes naturels observables | Physique, biologie, chimie |
| Sciences humaines | L'homme et les faits sociaux | Sociologie, psychologie, histoire |
| Sciences expérimentales | Phénomènes reproductibles en laboratoire | Physique expérimentale, médecine |
Cette diversité montre que « la science » n'est pas un bloc homogène : chaque discipline a ses propres critères de scientificité, ce qui alimente encore aujourd'hui le débat épistémologique sur l'unité ou la pluralité des sciences.
La technique est l'ensemble des procédés et des outils que l'homme met en œuvre pour agir efficacement sur la nature, souvent en s'appuyant sur les connaissances scientifiques.
Deux grandes conceptions s'opposent quant à la signification de la technique.
Pour Francis Bacon et René Descartes, la science associée à la technique doit permettre à l'homme de dominer la nature pour améliorer sa condition. Descartes écrit, dans le Discours de la méthode, que la connaissance scientifique doit nous rendre « comme maîtres et possesseurs de la nature », c'est-à-dire capables de maîtriser les forces naturelles (santé, énergie, matière) au service du bien-être humain.
La technique, facteur d'aliénation. Rousseau estime que le progrès des sciences et des techniques a corrompu les mœurs et éloigné l'homme de son état naturel, source de bonheur et de vertu. Marx, quant à lui, montre que dans la société industrielle, la machine — issue du progrès technique — ne libère pas l'ouvrier : elle le réduit à un simple rouage du processus de production, provoquant son aliénation, c'est-à-dire sa dépossession de lui-même et du sens de son travail.
Face aux dérives possibles de la technique moderne (crise écologique, manipulations du vivant), Hans Jonas propose, dans Le Principe responsabilité (1979), une éthique adaptée à la puissance inédite de la technique contemporaine : puisque l'homme peut désormais menacer l'existence même de l'humanité future, il doit agir de façon à préserver la possibilité d'une vie authentiquement humaine sur Terre.
Le principe responsabilité de Jonas élargit l'éthique traditionnelle (limitée aux rapports entre contemporains) à une responsabilité envers les générations futures et envers la nature elle-même.
Devant le succès grandissant des sciences, certains penseurs ont voulu leur accorder une valeur exclusive. C'est le cas d'Auguste Comte, fondateur du positivisme.
L'esprit humain traverse trois stades : l'état théologique (explication par les dieux), l'état métaphysique (explication par des causes abstraites) et l'état positif (explication par les lois scientifiques vérifiables). Pour Comte, seule la connaissance positive, fondée sur l'observation, est véritablement valable ; la métaphysique — donc une partie de la philosophie — appartient à un stade dépassé de la pensée.
Face à cette prétention de la science à se suffire à elle-même, la philosophie conserve un rôle irremplaçable : celui de l'épistémologie, réflexion critique sur les sciences, leurs méthodes, leurs présupposés et leurs limites.
Edgar Morin critique la pensée scientifique classique, trop cloisonnée et réductrice, et propose une pensée complexe capable de relier les savoirs entre eux plutôt que de les isoler, afin de mieux saisir la réalité dans son ensemble.
Enfin, la question de l'éthique dans la science demeure centrale : la science, en tant que pur savoir, ne dit rien du bon usage qu'il convient d'en faire. Dès le XVIe siècle, Rabelais avertissait déjà que « science sans conscience n'est que ruine de l'âme » : un savoir sans réflexion morale peut devenir destructeur. Plus récemment, Michel Serres a plaidé pour un « contrat naturel » liant l'humanité et la nature, invitant la science à intégrer une véritable exigence éthique et écologique dans son développement.
Expliquez en quelques lignes la différence fondamentale entre ces deux types de sciences, en donnant un exemple pour chacune.
Les sciences exactes (ou formelles), comme les mathématiques ou la logique, portent sur des relations abstraites et démontrables indépendamment de toute observation du monde réel : leurs vérités reposent sur la démonstration rigoureuse à partir d'axiomes. Les sciences humaines, comme la sociologie ou la psychologie, portent au contraire sur l'homme, ses comportements et les faits sociaux ; elles ne peuvent pas atteindre la même certitude que les mathématiques car leur objet — l'être humain — est changeant, complexe et difficilement réductible à des lois universelles. Ainsi, alors que 2 + 2 = 4 est vrai en tout temps et en tout lieu, une loi sociologique n'a souvent qu'une valeur statistique ou probable, valable dans un contexte donné.
Présentez l'analyse marxiste du travail industriel et montrez en quoi elle éclaire un usage négatif de la technique.
Pour Marx, la technique, incarnée par la machine dans la société industrielle, devrait normalement libérer l'homme du labeur pénible. Mais dans le système capitaliste, c'est l'inverse qui se produit : l'ouvrier ne maîtrise plus le processus de production, il est réduit à répéter des gestes mécaniques imposés par le rythme de la machine dont il ne possède ni ne comprend le fonctionnement global. Le produit de son travail lui échappe également, puisqu'il appartient au propriétaire des moyens de production. L'ouvrier devient ainsi étranger à son propre travail, à son produit, et finalement à lui-même : c'est ce que Marx nomme l'aliénation. La technique, censée être un instrument de libération, se retourne alors contre celui qui l'utilise et devient un instrument de domination économique et sociale.
Montrez pourquoi Jonas estime que l'éthique traditionnelle est insuffisante face au pouvoir de la technique moderne.
Hans Jonas part du constat que la technique moderne a acquis un pouvoir sans précédent : elle est désormais capable de modifier le climat, d'épuiser les ressources naturelles ou de manipuler le vivant, avec des conséquences qui dépassent largement l'échelle d'une vie humaine. Or, les éthiques traditionnelles (celle de Kant, par exemple) ne concernaient que les rapports entre contemporains, dans un cadre où les effets des actions étaient limités dans le temps et l'espace. Jonas propose donc un principe de responsabilité élargi : il faut désormais agir « de telle sorte que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur Terre ». Cette éthique inclut une responsabilité envers les générations futures, qui n'existent pas encore mais que nos choix actuels peuvent gravement affecter, ainsi qu'une responsabilité envers la nature elle-même.
Analysez la tension entre la loi des trois états et l'exigence d'une éthique de la science.
Selon Auguste Comte, l'humanité progresse de l'état théologique à l'état métaphysique puis à l'état positif, où seule la connaissance scientifique, fondée sur l'observation des faits, est jugée valable. Dans cette perspective, les questions métaphysiques ou morales, considérées comme non vérifiables, tendent à être reléguées au rang de stades dépassés de la pensée. Cela pose un problème : si l'on considère que seule la science positive détient la vérité, on risque d'évacuer toute réflexion sur les fins et les valeurs de la connaissance, alors même que la science, comme le rappellent Rabelais et Jonas, peut produire des effets dangereux si elle n'est pas éclairée par une conscience morale. Une réflexion éthique reste donc nécessaire pour interroger non pas ce que la science peut faire, mais ce qu'elle doit faire. Le positivisme, en ce sens, n'est pas totalement incompatible avec l'éthique, mais il tend à la marginaliser en la reléguant hors du champ du savoir légitime, ce qui constitue précisément sa limite : la science ne peut se passer d'une réflexion philosophique sur son propre usage.
Rédigez une mini-dissertation structurée (introduction, développement, conclusion) répondant à cette question, en mobilisant les auteurs étudiés dans le chapitre.
Introduction. Depuis Descartes, la technique est présentée comme le moyen par lequel l'homme devient « maître et possesseur de la nature ». Pourtant, l'histoire montre que la technique a aussi pu se retourner contre l'homme lui-même et contre la nature. Faut-il alors considérer que la technique est nécessairement une entreprise de domination, ou peut-elle prendre d'autres formes ?
Développement. D'abord, la conception classique, portée par Bacon et Descartes, voit dans la technique un progrès : en comprenant les lois de la nature grâce à la science, l'homme peut agir sur elle pour vaincre la maladie, produire son énergie et améliorer ses conditions de vie. La technique apparaît alors comme une libération de l'homme face aux contraintes naturelles.
Cependant, cette domination a un revers. Rousseau montre que le progrès technique a éloigné l'homme de sa nature originelle et corrompu ses mœurs. Marx, de son côté, révèle que dans la société industrielle, la technique ne libère pas nécessairement : elle peut aliéner l'ouvrier, le transformer en simple rouage du système productif. La domination de la nature se double alors d'une domination de l'homme par l'homme, via la technique.
Enfin, Hans Jonas invite à dépasser cette alternative entre domination et aliénation, en proposant une troisième voie : une technique responsable, encadrée par une éthique nouvelle, soucieuse des générations futures et du respect de la nature. La technique ne serait donc pas nécessairement domination, mais elle le devient dès lors qu'elle échappe à toute réflexion éthique.
Conclusion. La technique n'est pas par essence une domination de la nature : elle le devient lorsqu'elle est mise au service d'une volonté de puissance sans limite, indifférente à ses conséquences. C'est pourquoi la réflexion philosophique — notamment éthique — demeure indispensable pour orienter le progrès technique vers un usage responsable, au bénéfice de l'homme et de la nature plutôt qu'à leur détriment.