La première révolution industrielle, née en Grande-Bretagne au cours du XVIIIe siècle et diffusée progressivement en Europe continentale au XIXe siècle, ne s'est pas limitée à une transformation technique de la production. Elle a entraîné des conséquences économiques et sociales considérables, qui ont redessiné en profondeur l'organisation des sociétés européennes. D'un côté, elle a permis un enrichissement matériel sans précédent ; de l'autre, elle a fait naître de nouvelles inégalités et de nouvelles tensions sociales. Ce chapitre étudie successivement les conséquences économiques (I) puis les conséquences sociales (II) de cette mutation majeure.
La mécanisation des activités productives — introduction de la machine à vapeur, mécanisation du filage et du tissage, développement de la métallurgie au coke — provoque une hausse spectaculaire de la productivité du travail. Une même quantité de main-d'œuvre produit désormais des volumes de marchandises sans commune mesure avec ceux de l'époque artisanale. Cette hausse de productivité entraîne mécaniquement une baisse des coûts de production unitaires, ce qui permet la multiplication des biens manufacturés (textiles, produits métallurgiques, objets courants) désormais accessibles à une clientèle plus large.
Productivité : quantité de biens produits par un travailleur (ou par une machine) pendant une durée donnée. La mécanisation permet de multiplier cette quantité sans augmenter proportionnellement le nombre de travailleurs.
En Grande-Bretagne, la production de fonte passe d'environ 68 000 tonnes en 1788 à plus de 2 millions de tonnes vers 1850. La production de coton filé est multipliée par plus de cent entre 1780 et 1850, tandis que son prix de revient chute dans des proportions comparables, rendant les tissus de coton accessibles à une population bien plus large qu'auparavant.
L'augmentation massive de la production, associée à la baisse des coûts, stimule fortement les échanges commerciaux. Les marchandises manufacturées circulent désormais à l'échelle nationale grâce à l'amélioration des infrastructures, mais aussi à l'échelle internationale : la Grande-Bretagne exporte ses tissus de coton, ses produits métallurgiques et ses machines vers l'Europe continentale, les Amériques et les colonies. Ce commerce en expansion nourrit à son tour la demande industrielle, dans un cercle vertueux de croissance économique.
La construction des usines, l'achat des machines et l'approvisionnement en matières premières exigent des capitaux considérables, bien supérieurs à ceux nécessaires dans le cadre de l'ancien artisanat. Des entrepreneurs, des négociants et des propriétaires terriens réinvestissent leurs profits dans l'industrie : c'est l'accumulation de capitaux qui caractérise le capitalisme industriel. Parallèlement, les banques se multiplient et se spécialisent dans le financement des entreprises industrielles, par le crédit et par l'émission d'actions. Ce capitalisme bancaire devient un rouage indispensable de l'économie industrielle.
Capitalisme industriel : système économique fondé sur la propriété privée des moyens de production (usines, machines, capitaux) et sur la recherche du profit par l'investissement et le réinvestissement des bénéfices, notamment dans l'industrie.
Les progrès industriels rendent possible une véritable révolution des transports. Le chemin de fer, apparu en Grande-Bretagne dans les années 1820-1830, se développe rapidement à travers toute l'Europe : il permet de transporter à moindre coût de grandes quantités de matières premières (charbon, minerai) et de produits manufacturés, tout en accélérant la circulation des hommes. Parallèlement, la navigation à vapeur transforme le transport maritime et fluvial, réduisant les délais et les coûts du commerce international. Ces nouveaux moyens de transport, à leur tour, stimulent la demande en fer, en charbon et en machines, renforçant ainsi la dynamique industrielle.
Pionnière de l'industrialisation, la Grande-Bretagne conserve une avance considérable jusqu'au milieu du XIXe siècle. Mais progressivement, d'autres pays d'Europe continentale — la Belgique, la France, puis les États allemands — engagent à leur tour leur propre industrialisation, en s'appuyant souvent sur les techniques et les capitaux britanniques. Ces nouvelles puissances industrielles deviennent, dès la seconde moitié du XIXe siècle, des concurrentes sérieuses de la Grande-Bretagne sur les marchés européens et mondiaux.
| Domaine | Avant la révolution industrielle | Après la révolution industrielle |
|---|---|---|
| Production | Production artisanale, limitée, coûteuse | Production mécanisée, massive, coûts en forte baisse |
| Commerce | Échanges régionaux limités | Commerce national et international en forte expansion |
| Financement | Capitaux modestes, crédit peu développé | Capitalisme industriel et bancaire, essor des banques |
| Transports | Routes, canaux, traction animale | Chemin de fer, navigation à vapeur |
| Puissances industrielles | Grande-Bretagne seule en avance | Concurrence de la Belgique, la France, l'Allemagne |
Le XIXe siècle est marqué par une croissance démographique importante en Europe. Cette croissance s'explique principalement par une baisse progressive de la mortalité, permise par une amélioration relative des conditions sanitaires, des progrès de l'hygiène et, plus tardivement, de la médecine. Cette population en forte augmentation fournit à l'industrie la main-d'œuvre abondante dont elle a besoin.
La population de la Grande-Bretagne passe d'environ 10 millions d'habitants en 1800 à plus de 20 millions vers 1850 et près de 37 millions en 1900. Cette croissance démographique accompagne et alimente en même temps l'industrialisation du pays.
Attirées par les emplois industriels et repoussées par la crise de l'artisanat rural et les difficultés agricoles, des populations entières quittent les campagnes pour s'installer dans les villes industrielles : c'est l'exode rural. Cette migration massive provoque une urbanisation rapide, mais souvent anarchique, car les villes ne sont pas préparées à accueillir un tel afflux de population. Des quartiers ouvriers surpeuplés et insalubres se développent autour des usines, dépourvus d'assainissement, d'eau potable et d'espaces suffisants, favorisant la propagation des épidémies.
Exode rural : migration massive et durable des populations des campagnes vers les villes, provoquée par la recherche d'un emploi industriel et par les difficultés du monde rural.
Manchester, petite ville textile d'environ 25 000 habitants au milieu du XVIIIe siècle, en compte plus de 300 000 vers 1850. Ses faubourgs ouvriers, décrits notamment par Friedrich Engels, sont alors caractérisés par l'entassement, l'insalubrité et l'absence d'hygiène élémentaire.
L'industrialisation fait naître une catégorie sociale nouvelle, la classe ouvrière (ou prolétariat industriel), composée d'hommes, de femmes et d'enfants qui vendent leur force de travail dans les usines en échange d'un salaire. Les conditions de travail y sont très dures : journées de travail très longues (souvent douze à quatorze heures), cadences imposées par la machine, salaires bas, absence quasi totale de protection sociale (pas d'assurance maladie, pas de retraite, pas d'indemnisation en cas d'accident) et recours massif au travail des enfants, employés notamment dans les mines et les filatures pour leur petite taille et leur faible coût.
Classe ouvrière (prolétariat industriel) : ensemble des travailleurs qui ne possèdent pas de moyens de production et qui vendent leur force de travail contre un salaire, dans des conditions souvent très difficiles.
À l'opposé de la classe ouvrière, une bourgeoisie industrielle et financière voit son pouvoir économique croître considérablement. Propriétaire des usines, des mines et des capitaux, cette bourgeoisie tire d'importants profits de l'exploitation du travail ouvrier. Elle acquiert progressivement une influence politique croissante, en concurrence avec l'ancienne aristocratie terrienne, et impose ses valeurs (goût du travail, de l'épargne, de la réussite individuelle) comme modèle social dominant.
Face à la dureté de leurs conditions de vie et de travail, les ouvriers expriment progressivement leur mécontentement : révoltes ponctuelles, destructions de machines (mouvement luddite en Grande-Bretagne dans les années 1810), puis, plus durablement, revendications organisées pour la réduction du temps de travail, l'interdiction du travail des jeunes enfants et l'amélioration des salaires. Ces mouvements constituent les prémices du syndicalisme et du mouvement ouvrier, qui s'affirmeront pleinement dans la seconde moitié du XIXe siècle.
| Groupe social | Situation économique | Situation sociale |
|---|---|---|
| Bourgeoisie industrielle et financière | Propriétaire des usines, des mines, des banques et des capitaux | Pouvoir politique et social croissant, mode de vie aisé |
| Classe ouvrière (prolétariat) | Vend sa force de travail contre un salaire souvent bas | Conditions de vie très dures, quartiers insalubres, absence de protection sociale |
Classez chacun des éléments suivants dans la bonne catégorie : conséquence économique ou conséquence sociale de la révolution industrielle.
Conséquences économiques :
Conséquences sociales :
Document : « Manchester, petite ville textile d'environ 25 000 habitants au milieu du XVIIIe siècle, en compte plus de 300 000 vers 1850. Ses faubourgs ouvriers sont alors caractérisés par l'entassement, l'insalubrité et l'absence d'hygiène élémentaire. »
À partir du cours, répondez aux questions suivantes.
Rédigez un court paragraphe comparatif (8 à 10 lignes) opposant la situation économique et sociale de la bourgeoisie industrielle à celle de la classe ouvrière au XIXe siècle. Vous veillerez à montrer en quoi ces deux groupes sociaux, nés du même processus d'industrialisation, connaissent des destins radicalement opposés.
La révolution industrielle fait naître, à partir d'un même mouvement de mécanisation, deux groupes sociaux aux destins opposés. La bourgeoisie industrielle et financière, propriétaire des usines, des mines et des capitaux, tire d'importants profits de la production mécanisée et de l'exploitation du travail ouvrier. Elle accumule des richesses considérables, réinvestit dans de nouvelles entreprises et acquiert progressivement une influence politique croissante, rivalisant avec l'ancienne aristocratie terrienne. À l'inverse, la classe ouvrière, qui fournit la force de travail indispensable à cette production, ne possède ni usine ni capital : elle vend sa main-d'œuvre contre un salaire souvent très bas, dans des conditions de travail extrêmement dures (longues journées, absence de protection sociale, travail des enfants), et vit entassée dans des quartiers insalubres. Ainsi, alors que la bourgeoisie industrielle s'enrichit et gagne en pouvoir, la classe ouvrière subit les conséquences les plus dures de l'industrialisation, ce qui explique la naissance des premières tensions sociales et des débuts du mouvement ouvrier.
Sujet : Montrez que la première révolution industrielle a autant enrichi les sociétés qu'elle a créé de nouvelles inégalités.
Vous rédigerez une réponse organisée, comportant une introduction avec annonce de plan, un développement en deux parties, et une conclusion.
Introduction. Née en Grande-Bretagne au XVIIIe siècle avant de se diffuser en Europe continentale au siècle suivant, la première révolution industrielle repose sur la mécanisation de la production. Si elle a permis un enrichissement économique considérable des sociétés européennes, elle a également fait naître des inégalités sociales profondes et durables. Nous montrerons d'abord en quoi cette révolution a été source de richesse pour les sociétés (I), avant d'étudier comment elle a simultanément engendré de nouvelles inégalités (II).
I. Un enrichissement économique indéniable des sociétés
La mécanisation entraîne une hausse considérable de la production et de la productivité : les machines produisent en quelques heures ce que l'artisanat mettait auparavant des jours à réaliser, ce qui provoque une baisse des coûts et une multiplication des biens disponibles. Cet enrichissement matériel se double d'un essor du commerce national et international, les produits manufacturés circulant désormais bien au-delà des frontières nationales. Le capitalisme industriel et bancaire se développe également, avec l'accumulation de capitaux réinvestis dans de nouvelles entreprises, et la révolution des transports (chemin de fer, navigation à vapeur) accélère encore cette dynamique de croissance, en réduisant les coûts et les délais de circulation des marchandises. Ainsi, à l'échelle des nations, la révolution industrielle constitue une period de croissance économique sans précédent, qui profite notamment à la Grande-Bretagne puis aux nouvelles puissances industrielles d'Europe continentale.
II. Des inégalités sociales nouvelles et profondes
Cependant, cet enrichissement collectif ne profite pas équitablement à l'ensemble de la population. Une bourgeoisie industrielle et financière, propriétaire des usines, des mines et des capitaux, concentre l'essentiel des profits et voit son pouvoir économique et politique croître fortement. À l'opposé, une classe ouvrière se forme, composée d'hommes, de femmes et d'enfants qui vendent leur force de travail dans des conditions très dures : journées de travail interminables, salaires bas, absence de toute protection sociale. L'exode rural et l'urbanisation rapide et anarchique aggravent encore cette situation, en entassant les populations ouvrières dans des quartiers insalubres et surpeuplés. Ces inégalités criantes entre bourgeoisie et classe ouvrière suscitent les premières tensions sociales et les prémices du mouvement ouvrier, qui commence à revendiquer de meilleures conditions de travail et de vie.
Conclusion. La première révolution industrielle constitue donc un moment paradoxal de l'histoire économique et sociale : elle enrichit considérablement les sociétés européennes grâce à la mécanisation, au commerce et au capitalisme, mais elle fait dans le même temps naître des inégalités sociales nouvelles, opposant une bourgeoisie prospère à une classe ouvrière précaire. Ce sont précisément ces contradictions qui nourriront, dans la seconde moitié du XIXe siècle, l'affirmation du mouvement ouvrier et des premières revendications sociales organisées.