I. Introduction
Accroche.Depuis l'Antiquité, l'être humain s'interroge sur ce qui existe véritablement : qu'est-ce qu'être ? Les philosophes grecs ont posé cette question de façon systématique, en forgeant les concepts de substance, d'essence et de devenir. Mais bien avant l'écriture de traités savants, les sages, les griots et les initiés africains interrogeaient déjà, à travers les mythes, les rites et la parole, le sens de l'existence, de la vie, des ancêtres et de la force qui anime toute chose. Peut-on alors parler d'une pensée africaine de l'être aussi rigoureuse que celle des Grecs, ou bien l'ontologie serait-elle une invention exclusivement occidentale ?
Problématisation.La tradition philosophique grecque, de Parménide à Aristote, a longtemps prétendu détenir le monopole de la réflexion rationnelle sur l'être, reléguant les autres cultures du côté du mythe ou de la simple « vision du monde ». Or des penseurs africains comme l'abbé Alexis Kagame ou Fabien Eboussi Boulaga ont tenté de montrer qu'il existait, chez les peuples bantous notamment, une véritable ontologie, fondée sur d'autres catégories que la substance. Mais peut-on affirmer qu'il existe UNE conception africaine de l'être, unique et homogène, sans tomber dans l'essentialisme qui consisterait à enfermer l'Afrique dans une identité figée ? L'être est-il un problème universel de la raison, identique pour tout homme quelle que soit sa culture, ou bien chaque civilisation en propose-t-elle une élaboration originale et légitime ?
Annonce du plan.Nous montrerons d'abord qu'il existe une conception africaine originale de l'être, fondée sur la force vitale et la communauté (I). Nous verrons ensuite les limites et les risques de cette prétention, qui peut sombrer dans l'essentialisme et ignorer l'universalité de la question ontologique (II). Nous proposerons enfin une synthèse selon laquelle l'être peut être pensé de façon plurielle, chaque tradition éclairant une face de l'interrogation universelle sur l'existence (III).
II. Développement
Thèse.De nombreux travaux montrent qu'il existe bien une pensée africaine originale de l'être. L'abbé rwandais Alexis Kagame, s'inspirant des catégories bantoues, a mis en évidence le système du NTU : Muntu (l'homme, l'être doué de force et d'intelligence), Kintu (la chose), Hantu (le lieu et le temps) et Kuntu (la modalité). Dans cette ontologie, l'être n'est pas d'abord une substance immobile comme chez Aristote, mais une force vitale en perpétuelle relation avec les autres forces : ancêtres, vivants, esprits, nature. Chez les Dogons du Mali, la cosmogonie recueillie par Marcel Griaule associe l'origine du monde à la parole du dieu Amma et au génie Nommo, faisant de la parole et du verbe le principe même de l'existence et de la vie sociale. On retrouve également, dans de nombreuses sociétés bantoues et notamment congolaises, l'idée que l'individu n'existe véritablement que par sa communauté et ses ancêtres, résumée par la formule bantoue de l'ubuntu : « je suis parce que nous sommes ». Cette anthropologie relationnelle de l'être s'oppose au cogito cartésien isolé et propose une véritable théologie et une véritable ontologie enracinées dans la tradition orale africaine. Eboussi Boulaga, tout en critiquant les excès de « La philosophie bantoue » de Tempels, a lui-même contribué à construire un discours philosophique africain authentique sur l'être et la libération.
Antithèse.Cette thèse rencontre pourtant de sérieuses objections. D'abord, la philosophie grecque de l'être ne se réduit pas à une production culturelle particulière : elle se veut universelle et rationnelle. Parménide distingue logiquement l'être du non-être, en affirmant que seul l'être est pensable, quelle que soit la culture du penseur. Héraclite, de son côté, conçoit l'être comme devenir perpétuel (le fameux « tout coule »), une intuition qui rejoint d'ailleurs, sur un autre plan, l'idée africaine de force en mouvement. Aristote élabore une science de « l'être en tant qu'être », les catégories de substance, de quantité, de qualité, qui prétendent s'appliquer à toute réalité pensable, non à un peuple particulier. Ensuite, des philosophes comme Paulin Hountondji ont critiqué sévèrement l'« ethnophilosophie » de Tempels et de Kagame, lui reprochant de réduire la pensée africaine à une mentalité collective et anonyme, niée dans sa capacité à produire une réflexion individuelle, critique et rationnelle — ce qui reconduirait, sous une forme flatteuse, le vieux préjugé colonial d'un « esprit africain » unique et figé. Enfin, l'Afrique compte des centaines de peuples (Bantous, Dogons, Yoruba, Kongo, Téké...) aux cosmogonies très diverses : peut-on vraiment parler d'UNE conception africaine de l'être, sans effacer cette pluralité ?
Synthèse.La véritable question n'est donc pas d'opposer une ontologie grecque universelle à une simple vision du monde africaine, mais de reconnaître que toute culture humaine, confrontée au mystère de l'existence, élabore sa propre réflexion philosophique sur l'être, avec ses concepts propres : la substance et l'essence pour les Grecs, la force vitale et le Ntu pour les peuples bantous, la parole et le Nommo pour les Dogons. La philosophie n'est pas un monopole grec : Kagame lui-même utilise les catégories aristotéliciennes comme un outil pour formaliser rigoureusement la pensée bantoue, ce qui montre un dialogue fécond plutôt qu'une opposition irréductible. L'être peut ainsi être approché par la voie de la raison abstraite, comme chez les Grecs, et par la voie de l'expérience vécue, communautaire et relationnelle, comme dans de nombreuses traditions africaines : les deux voies sont légitimes et se complètent. Il existe donc bien des ontologies africaines, plurielles et évolutives, de Tempels à Kagame puis à Eboussi Boulaga et Hountondji, en dialogue critique avec la tradition occidentale, plutôt qu'une essence figée et unique.
III. Conclusion
Bilan.Il n'existe pas une ontologie africaine homogène opposée en bloc à l'ontologie grecque, mais il existe bien des élaborations philosophiques africaines de l'être, riches et diverses (bantoue, dogon...), qui dialoguent avec les questions universelles également posées par les Grecs.
Point de vue personnel.Il me semble plus juste de parler d'apports africains à la réflexion universelle sur l'être plutôt que d'une « ontologie africaine » séparée et figée : cette formulation évite à la fois de nier le génie philosophique africain et de l'enfermer dans un folklore essentialiste.
Ouverture.Cette réflexion invite à se demander si la philosophie elle-même peut être culturellement particulière ou si la raison est par nature universelle, question qui rejoint le débat contemporain sur la décolonisation des programmes de philosophie et la place des savoirs africains dans l'enseignement.