Avant d'interroger le sens de l'histoire, il faut distinguer deux usages du mot « histoire », qui ne visent pas le même objet ni la même question.
L'histoire selon les historiens est une discipline scientifique : elle étudie, à partir de traces, de documents et d'archives, des événements passés précis et datés, en cherchant à établir des faits vérifiables. C'est une connaissance du passé, méthodique et critique.
L'histoire selon les philosophes désigne autre chose : le devenir de l'humanité tout entière, considéré dans son ensemble, comme un processus global qui traverse les siècles. La question philosophique n'est plus « que s'est-il passé ? » mais « l'histoire humaine va-t-elle quelque part ? A-t-elle une direction, un sens, une finalité — ou n'est-elle qu'une succession chaotique d'événements sans orientation ? »
C'est cette seconde question — celle du sens de l'histoire — qui organise les grandes conceptions philosophiques que nous allons étudier : la conception théologique de Bossuet, la conception dialectique de Hegel, la conception matérialiste de Marx, et la remise en cause sartrienne de toute certitude sur le fait historique lui-même.
Dans son Discours sur l'histoire universelle, Jacques-Bénigne Bossuet propose la première grande philosophie de l'histoire de la tradition occidentale : une lecture théologique, selon laquelle le cours des événements humains n'est jamais livré au hasard.
La Providence est l'action gouvernante de Dieu sur le monde : Dieu conduit secrètement le fil des siècles, « tient en sa main tous les cœurs » et fait servir, à l'insu même des hommes, leurs passions, leurs ambitions et leurs erreurs à la réalisation de ses propres desseins.
Ainsi, pour Bossuet, l'histoire a un sens : elle n'est pas le règne du hasard ni le pur produit de la volonté humaine, mais l'exécution, à travers les siècles, d'un plan divin qui dépasse la conscience de ses acteurs. Les rois se croient maîtres de leurs décisions ; en réalité, ils exécutent, sans le savoir, une volonté supérieure.
La montée et la chute des grands empires (l'Égypte, l'Assyrie, la Perse, Rome) illustrent, selon Bossuet, ce dessein providentiel : chaque empire est « élevé » puis « abattu » au moment voulu par Dieu, souvent pour préparer les conditions de l'histoire du peuple élu ou, plus tard, de la chrétienté.
Georg Wilhelm Friedrich Hegel, dans La Raison dans l'histoire, propose une lecture qui remplace Dieu par la Raison universelle (l'Esprit, ou Geist), mais qui conserve l'idée d'un sens caché de l'histoire, réalisé à travers et malgré la volonté des individus.
Pour Hegel, l'histoire universelle est le processus par lequel la Raison se réalise progressivement dans le monde. Les hommes croient poursuivre leurs propres passions — gloire, pouvoir, richesse, ambition — mais, sans le savoir, ils travaillent en réalité pour un progrès rationnel qui les dépasse infiniment. C'est ce que Hegel nomme la « ruse de la raison » (List der Vernunft) : la Raison se sert des passions individuelles comme d'un instrument pour accomplir ses propres fins, à l'insu même de ceux qui agissent.
Les « grands hommes de l'histoire » — les héros, les conquérants, les fondateurs d'États — sont, pour Hegel, les agents privilégiés de cette ruse : ils poursuivent des buts personnels, mais leur action fait avancer, sans qu'ils en aient conscience, l'Esprit du monde vers un état supérieur. Et ce à quoi tend nécessairement ce progrès, selon Hegel, c'est vers plus de liberté et vers une conscience de soi toujours plus grande de l'humanité et de l'Esprit lui-même.
Hegel, ayant vu passer Napoléon à Iéna en 1806, l'appelle « l'âme du monde à cheval » : Napoléon croit agir pour sa propre gloire, mais il diffuse en réalité, par ses conquêtes, les principes rationnels du Code civil et de l'égalité juridique à travers l'Europe — il sert, sans le vouloir, le progrès de l'Esprit universel.
Karl Marx opère un renversement décisif par rapport à Hegel : il conserve l'idée d'un sens et d'une nécessité dans l'histoire, mais en refuse l'explication par les idées, l'Esprit ou la Raison. Ce n'est pas la pensée qui fait l'histoire, mais les conditions matérielles d'existence.
Le matérialisme historique est la thèse selon laquelle le moteur de l'histoire n'est ni Dieu ni la Raison, mais les rapports de production (la manière dont une société organise le travail, la propriété et la répartition des richesses) et les luttes de classes qui en résultent. « Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur être, c'est au contraire leur être social qui détermine leur conscience. »
Pour Marx, chaque période historique correspond à un mode de production dominant (esclavagisme, féodalité, capitalisme), lequel engendre nécessairement des classes aux intérêts opposés — maîtres et esclaves, seigneurs et serfs, bourgeois et prolétaires. C'est le conflit entre ces classes, et non la volonté d'un Dieu ou d'une Raison désincarnée, qui fait avancer l'histoire d'un stade à un autre.
Le passage de la féodalité au capitalisme s'explique, pour Marx, par la transformation des forces productives (essor du commerce et de la manufacture) qui entre en contradiction avec les rapports féodaux : la bourgeoisie montante finit par renverser l'aristocratie pour imposer un nouveau mode de production, avant d'être elle-même, selon Marx, appelée à être renversée par le prolétariat.
Jean-Paul Sartre introduit un doute radical qui touche non seulement le sens de l'histoire, mais le fait historique lui-même.
Pour Sartre, l'histoire n'a pas de sens donné d'avance, inscrit dans les choses comme un plan préexistant (ni providentiel, ni rationnel, ni même mécaniquement matériel). Le sens que l'on attribue au passé est toujours une construction rétrospective : ce sont les hommes du présent qui, à partir de leurs propres projets et de leur situation, réinterprètent sans cesse les événements passés et leur donnent une signification nouvelle. Le passé « bouge » encore, selon la manière dont le présent le relit.
Plus radicalement encore, Sartre souligne que le fait historique lui-même est incertain : il n'existe pas de fait « brut » et neutre que l'historien se contenterait d'enregistrer. Tout fait historique est déjà une reconstruction, opérée après coup à partir de traces partielles, de témoignages sélectifs et d'un point de vue situé. L'historien ne photographie pas le passé, il l'interprète — ce qui rend impossible l'idée d'un sens unique, définitif et objectif de l'histoire.
| Auteur | Moteur de l'histoire | Y a-t-il un sens ? | Rôle des hommes |
|---|---|---|---|
| Bossuet | La Providence divine | Oui, un dessein voulu par Dieu | Instruments inconscients de la volonté divine |
| Hegel | La Raison universelle (l'Esprit) | Oui, progrès nécessaire vers la liberté | Agents inconscients de la « ruse de la raison » |
| Marx | Rapports de production, luttes de classes | Oui, nécessité matérielle et économique | Acteurs de la lutte des classes |
| Sartre | Aucun principe donné d'avance | Incertain, toujours réinterprété après coup | Auteurs actifs du sens qu'ils donnent au passé |
Consigne : Expliquez en quoi le mot « histoire » recouvre deux réalités distinctes selon qu'on l'entend au sens des historiens ou au sens des philosophes.
L'histoire des historiens est une discipline scientifique et méthodique : elle recueille des traces, des documents et des témoignages pour établir, de manière critique et vérifiable, ce qui s'est réellement passé à une époque donnée. Elle porte sur des faits précis, localisés et datés.
L'histoire des philosophes vise, elle, un objet beaucoup plus vaste : le devenir de l'humanité tout entière, considérée comme un processus global qui traverse les siècles. La question n'est plus de savoir « que s'est-il passé le tel jour ? » mais « l'humanité, prise dans son ensemble, va-t-elle quelque part ? Son parcours a-t-il une direction, un sens, une finalité ? » Cette seconde question ne se règle pas par l'enquête documentaire, mais par la réflexion philosophique sur le sens et l'orientation du devenir humain.
Consigne : Expliquez ce concept hégélien et montrez comment il permet de penser le rôle des grands hommes dans l'histoire.
Pour Hegel, l'histoire universelle est le lieu où se réalise progressivement la Raison. Or les individus qui font l'histoire — en particulier les « grands hommes » comme les conquérants ou les fondateurs d'États — n'agissent pas consciemment au nom de cette Raison : ils poursuivent des buts qui leur sont propres — gloire personnelle, ambition, pouvoir, richesse.
La « ruse de la raison » désigne précisément ce mécanisme : la Raison universelle se sert des passions particulières des individus comme d'un instrument à son service, sans que ces individus en aient conscience. Ils croient agir pour eux-mêmes, mais ils font, à leur insu, progresser l'humanité tout entière vers plus de liberté et de conscience de soi. Napoléon, par exemple, croyait bâtir un empire pour sa propre gloire, mais il a en réalité diffusé en Europe les principes rationnels de l'égalité civile. La Raison « ruse » donc avec les passions humaines pour accomplir ses fins propres derrière le dos des acteurs eux-mêmes.
Consigne : Comparez les deux conceptions en précisant ce que Marx reprend de Hegel et ce qu'il rejette.
Marx est un disciple critique de Hegel : il conserve l'idée que l'histoire obéit à une nécessité et se dirige selon un processus objectif, mais il rejette radicalement l'explication idéaliste de ce processus. Chez Hegel, c'est la Raison universelle, une réalité spirituelle, qui se réalise à travers l'histoire ; les conditions matérielles ne sont que le décor de ce déploiement de l'Esprit.
Marx renverse cette perspective : ce ne sont pas les idées qui font l'histoire, mais les conditions matérielles d'existence — les rapports de production, la manière dont une société produit et répartit ses richesses. Ce sont les luttes de classes issues de ces rapports matériels (esclaves contre maîtres, serfs contre seigneurs, prolétaires contre bourgeois) qui constituent le véritable moteur du changement historique. Marx dit ainsi avoir « remis Hegel sur ses pieds » : il garde l'idée d'un mouvement dialectique nécessaire de l'histoire, mais en fait reposer le principe sur la matière et l'économie, non sur l'Esprit ou les idées.
Consigne : Expliquez la thèse sartrienne selon laquelle le fait historique lui-même, et pas seulement le sens de l'histoire, est sujet à incertitude.
Sartre va plus loin que la simple contestation d'un sens providentiel, rationnel ou matériel de l'histoire : il met en cause la solidité même du « fait » historique. Un fait historique n'est jamais un donné brut que l'historien se contenterait de constater comme on constate un fait physique ; il est le résultat d'une reconstruction, effectuée après coup, à partir de traces partielles, de témoignages sélectifs et de documents toujours incomplets.
De plus, cette reconstruction est menée depuis le présent, par des historiens et des hommes situés, porteurs de leurs propres questions et de leurs propres projets. Le sens que l'on attribue à un événement passé n'est donc jamais fixé une fois pour toutes : il est constamment réinterprété à la lumière du présent, en fonction de ce que les générations suivantes attendent de leur passé. Ainsi, pour Sartre, ni le fait historique (ce qui s'est « réellement » passé et comment on le raconte) ni le sens de l'histoire ne peuvent être considérés comme des certitudes objectives et définitives : l'histoire reste une œuvre humaine toujours en train de se refaire.
Sujet : Peut-on dire que l'histoire a un sens ?
Introduction. Dire que l'histoire « a un sens » peut vouloir dire deux choses : soit qu'elle possède une signification intelligible, soit qu'elle se dirige vers un but, comme une flèche indique une direction. Or l'expérience immédiate de l'histoire semble plutôt donner à voir une succession chaotique de guerres, de révolutions et de hasards, sans direction visible. Faut-il alors renoncer à chercher un sens à l'histoire, ou bien ce sens, invisible dans le désordre apparent des événements, doit-il être découvert par la réflexion philosophique ? Nous verrons que plusieurs philosophes ont affirmé l'existence d'un tel sens caché, avant que d'autres n'en contestent radicalement jusqu'à la possibilité.
Développement. Une première tradition affirme que l'histoire a effectivement un sens, quoique dissimulé aux acteurs eux-mêmes. Bossuet y voit l'exécution d'un dessein providentiel : Dieu conduit le cours des siècles et se sert des passions humaines pour réaliser ses fins, de sorte que le désordre apparent cache en réalité un ordre voulu. Hegel, sans recourir à Dieu, soutient une thèse comparable avec la « ruse de la raison » : la Raison universelle utilise les passions des grands hommes pour faire progresser l'humanité vers plus de liberté et de conscience de soi. Marx, enfin, tout en rejetant l'explication par les idées, conserve l'idée d'une nécessité historique : ce sont les rapports de production et les luttes de classes qui orientent nécessairement l'histoire d'un mode de production à un autre, vers un dépassement du capitalisme.
Ces trois conceptions, malgré leurs divergences profondes, partagent une conviction commune : sous le chaos apparent des événements se cache un ordre intelligible, que la philosophie a pour tâche de dévoiler. Mais cette conviction est-elle elle-même justifiée, ou n'est-elle pas une manière de projeter après coup un ordre sur des événements qui, en eux-mêmes, n'en comportent aucun ? C'est la question que pose Sartre : le sens que l'on prête à l'histoire n'est jamais inscrit dans les choses, il est toujours construit rétrospectivement par des hommes situés, à partir de leurs propres projets présents. Pire, le fait historique lui-même est une reconstruction incertaine, jamais un donné neutre. Dès lors, parler d'« un » sens de l'histoire, unique et définitif, serait une illusion : il y a des sens de l'histoire, pluriels et changeants, que chaque époque réinvente.
Conclusion. On ne peut donc affirmer que l'histoire a un sens unique, nécessaire et objectivement démontrable : les grandes philosophies de l'histoire (théologique, hégélienne, marxienne) proposent chacune une lecture cohérente, mais aucune ne s'impose comme une vérité incontestable, et leur diversité même en témoigne. En revanche, on peut dire que l'histoire est toujours porteuse de sens pour les hommes qui la vivent et la racontent, car c'est l'action humaine elle-même, response et interprétation constantes du passé, qui produit du sens là où il n'y a, en soi, qu'une succession d'événements. Le sens de l'histoire n'est donc peut-être pas à découvrir comme un fait caché, mais à construire, sans cesse, comme une tâche.
Selon Bossuet, qui gouverne réellement le cours de l'histoire ?
Que désigne l'expression hégélienne « la ruse de la raison » ?
Pour Hegel, vers quoi progresse nécessairement « l'Esprit du monde » à travers l'histoire ?
Qu'est-ce que le « matérialisme historique » selon Marx ?
Chez Marx, qu'est-ce qui constitue le véritable moteur de l'histoire ?
Pourquoi Sartre affirme-t-il que le fait historique est « incertain » ?
Quelle distinction fondamentale ouvre la réflexion philosophique sur l'histoire ?
Pour Bossuet, comment Dieu réalise-t-il ses desseins à travers l'histoire ?
En quoi la conception marxienne s'oppose-t-elle à la conception hégélienne de l'histoire ?
Que peut-on conclure de la comparaison des quatre conceptions étudiées (Bossuet, Hegel, Marx, Sartre) ?